Le déjeuner sans l'herbe
Musée d'Évreux, du 18 mai au 1er septembre 2013

Beau temps, jeunesse des corps et de l'année. Ces hommes et ces femmes
sont aussi loin de la nudité sanglante de leur corps de nouveaux-nés que
de celle, flapie, de leur cadavre. Ils sont dans la fleur de l'âge, la verdeur du soi fécond.
Dans l'air, ne résonne pas l'effrayante voix du Dieu de la Genèse, infligeant aux pêcheurs humains leur punition : vous verrez que vous êtes nus et, coupables à jamais, accrocherez à votre corps des feuilles de figuier pour cacher vos parties honteuses. Non : ici, les unes sont vêtues, les autres, nus, mais l'étonnant n'est pas là, l'étonnant c'est que tous sont détendus. Les regards et sourires parlent, pour chacune et pour chacun, d'une vie intérieure. C'est elle qui sourde et circule parmi ces jeunes gens sculptés par Cécile Raynal.
L'important organe du corps humain, à jamais dissimulé mais définitivement influent, ce n'est ni les seins ni le pénis ni les fesses ni le vagin ni l'anus, c'est le cerveau. Chacun des six cerveaux ici présents renferme des souvenirs et des rêves, des pensées et des désirs... et, en ce moment d'exceptionnel beau temps, ils semblent en paix et en équilibre. En proie ni à la concupiscence ni à la terreur ni à la honte, ils existent dans le même espace – dont les corps,à bonne distance, rythment le déploiement.
Cécile Raynal a saisi cet instant de grâce : éveil sans angoisse, présence à soi et à l'autre, curiosité sans jalousie, sacre du printemps sans sauvagerie... état béni et rarissime que les taoïstes dénommaient le "non-vouloir-saisir". En grande douceur, ce "nouvel Eden" perturbe tous nos clichés et certitudes sur les rapports entre les sexes, nous laissant d'abord incrédules puis, peu à peu... reconnaissants.

Nancy Huston, 2013

 
     
 
      extraits du dossier de presse